Mémoire juive d'Algérie

 

Conférence de Raphaël Draï au colloque organisé par la ville de Nice sur le 50eme anniversaire du rapatriement des Français d’Algérie. 

 

 

 

 

Je dédie ce texte à la mémoire de Salim Benazzouz qui ne voulait pas garder Constantine pour lui seul.

 

Raphaël Draï

I. Mémoire vivace ou mémoire répétitive ?

              

Comme l’a montré admirablement Maurice Halbwachs, il est des cadres sociaux de la mémoire. Heureux ou malheureux, les événements que nous avons vécus déposent en nous des traces et des repères clairs- obscurs ou fauves selon les circonstances. Pour vivre, il faut savoir ne pas se souvenir mais pour survivre l’oubli est contre – indiqué. Les anniversaires collectifs s’opposent ainsi à l’écoulement sablonneux d’un temps sans consistance. De fête ou de deuil ils rappellent les individus particuliers aux continuités longues qui les dotent d’une histoire véridique, qui reconstituent avec chacun d’eux des cercles de familles, des groupes d’amis, des associations d’ « originaires » et qui unifient, s’il s’en trouve, des collectivités humaines encore plus vastes. L’essentiel est que le souvenir éclaire les chemins de la vie à poursuivre. En connaisseur Gide affirmait que rien ne tue le bonheur comme le souvenir du bonheur. Que dire alors de la mémoire du malheur, de la ressouvenance des souffrances…

Il n’était pas inutile de commencer par ces considérations générales, qui sont aussi des précautions de pensée, s’agissant de commémorer le cinquantième anniversaire de l’exode des Français d’ Algérie en 1961 et 1962, avant l’indépendance tumultueuse de ce pays resté terre française durant cent trente ans ; un exode paniqué, une éradication de masse comme il s’en est sans doute jamais produit à cette échelle et dans cet espace de temps au cours de l’ histoire contemporaine. L’un des traits caractéristiques de cette migration forcée est le double affect qu’elle a produit : la reconstruction rétrospective d’une Algérie conviviale, parfois fraternelle, d’un côté ; de l’autre, une dolence persistante, très proche pour qui n’y prend pas garde de la source des larmes. Quoi qu’il en soit, il faut ici résister à la tentation des explications expéditives et prétendument psychologiques, si ce n’est psychanalytiques : les Pieds Noirs - pour les appeler par le nom qui leur a été accolé, seraient portés à transvaluer chimériquement un passé plus sombre qu’ils ne le voient ou qu’ils ne le revoient, une chimère nostalgique dont les points aveugles se nomment colonialisme, exploitation, humiliation, mépris. Sans doute, mais est-ce le propre de cette collectivité humaine? N’en va t –il pas de même pour les Pyramides, la muraille de Chine ou le château de Versailles ? Les choses font parfois oublier le prix qu’elles ont coûté. Mais ce que l’on nomme parfois aussi la « nostalgérie » relève d’un autre état d’esprit sur lequel on reviendra.

Le cinquantième anniversaire de ce déracinement conduit à des évocations en forme de retour sur soi ou , comme on l’a dit ailleurs , de «  retour sur événement » faute de pouvoir s’en revenir physiquement et durablement en cette terre natale[1]. La Méditerranée, si fortement mythifiée, reste de ces mers où le voyageur doit souvent contenter d’un aller simple. Ces évocations ne sauraient dériver vers la nécromancie. Un retour sur soi ou sur événement ne devrait pas mener à rouvrir des plaies qui ne sont pas complètement refermées, à faire « puruler » des blessures qui une fois réveillées obnubilent le regard optique et le regard intérieur. Il faut se souvenir, certes, mais pour mieux comprendre, et mieux comprendre afin de ne pas répéter. La répétition est « diabolique » disait Freud en général économe de superlatifs. Il y va des pays et des peuples comme des individus : qui a luté durement pour vivre date le commencement du monde du jour de sa victoire.

 

 

 

Rien n’existe plus pour lui d’un passé honni, ce qui n’empêche pas ce passé d’exister, en sourdine, refoulé, comme les cours d’eau passés sous terre et qui sapent les espaces sous lesquels ils coulent dans l’obscurité. En Algérie devenue française, le passé était souvent considéré comme aboli. Son an I coïncidait avec l’année du débarquement d’un corps expéditionnaire venu de la France du Roi

Charles X lui même «  restauré ». L’Algérie algérienne ne sera pas en reste. Son propre an I commencera en 1962, avant que d’autres ne le fasse coïncider avec l’an I de l’islam. Dans tous les cas, le souvenir d’une conquête par les armes oblitère le souvenir d’une autre conquête obtenue par des moyens analogues. Elie Faure cite le dicton arabe : « Ils sont arrivés, donc ils partiront ». Cependant, en terre d’Algérie, qui ne s’est pas toujours appelée de ce nom, les Arabes n’ont –ils pas été, eux aussi, des « arrivants » ? Lorsqu’ils y sont parvenus, avec des armées issues de la lointaine péninsule mecquoise, l’Algérie, une province méridionale de l’empire de Rome lui même christianisé, n’était vide ni d’habitants ni de croyances. Elle comportait des dizaines d’évêchés et des centaines d’églises. Les avoir désaffectées ou détruites n’empêche pas, là encore, qu’elles n’eussent existé et qu’elles n’existent toujours dans la mémoire historique de la chrétienté d’Afrique du Nord. L’audience exceptionnelle du film «Des hommes et des Dieux» en a été le signe récent. De ce point de vue la mémoire chrétienne de la terre aux obédiences successives et qui changera de nom pour s’appeler enfin «Algérie», en Arabe : Djazaïr – la terre du Passage-, est indissociable de la mémoire juive qui doit être à présent évoquée.

 

II. L’immémoriale présence juive en cette terre

 

La présence juive en cette partie de l’Afrique du Nord s’atteste depuis des temps que l’on qualifiera par commodité de langage d’ « immémoriaux ». Ce constat est celui d’un fait que l’on ne peut nier qu’au prix d’une amnésie violente, confinant à la lobotomisation. Les mobiles d’un tel déni sont explicables. Rien n’est plus politiquement chargé que l’archéologie. Revendiquer une antériorité sur une terre, n’est- ce pas exciper d’un privilège à l’occuper ? Néanmoins, il est deux sortes d’archéologies : celle des peuples morts et conduite en leur lieu et place –dans ce cas l’archéologie posthume confine à la nécromancie romanesque ; et celle des peuples vivants qui n’autorisent personne à se subroger à eux et à littéralement usurper leur être. Dans la confrontation entre amnésie fonctionnelle et hypermnésie réactive, la victime est toujours l’Histoire entendue comme discipline du réel et du véridique. Evoquer la mémoire juive de l’Algérie relève donc d’une exigence d’historien assumée au titre d’une réalité qui fasse pièce à l’oubli délétère, idéologiquement cultivé, et aux mensonges naufrageurs qu’il engendre.

L’archéologie juive de l’Algérie a souffert de nombreuses et cumulatives déprédations, elles mêmes consécutives au fanatisme des conquérants et à leur conscience singulière du temps. La volonté de préserver les traces du passé n’habite vraiment que les collectivités humaines qui ne se sont pas départies du sens de leur précarité, de leur caractère passager, le contraire de la mentalité despotique avec les subrogations violentes et abusives qu’elle s’autorise, y compris à l’égard d’ensembles humains toujours vivants et présents. Pourtant il suffit d’une trace, d’un indice pour que se reconfigurent un univers entier, une culture, une civilisation. Les stèles funéraires découvertes dans le sous -sol constantinois – fouilles dites « Costa »- en 1872 et recouvertes d’invocations à la Divinité gravées en caractères qui semblent puniques mais qui sont en réalité hébraïques atteste qu’une présence juive y était active depuis au moins l’époque de Carthage, prés d’un millénaire avant la conquête islamique. Un catalogue du Musée de Constantine de 1897 présente également des pièces de monnaie ou des médailles commémoratives datant du roi numide Massinissa où se lisent, on ne peut plus distinctement, des dévolutions également en caractères hébraïques. La conquête romaine ne semble pas avoir affecté cette présence et les marques de son antériorité. Les stèles dont il a été question ont été découvertes dans une nécropole de l’antique Cirta que Rome qui l’avait rebaptisée en hommage à l’empereur Constantin – dans tous les sens du mot baptême –avait préservée, comme elle préservait les lieux de culte et de dévotion des populations sur lesquels s’exerçait son emprise et des terres où s’étendait son empire. Autre fait notable au regard de ce que laissent conjecturer les traces archéologiques disponibles : alors que dans d’autres parties de l’Empire les relations entre adeptes du Christ et Juifs pouvaient être tendues, parfois belligènes, rien n’évoque de pareilles confrontations en Afrique du Nord même si certains passages des écrits de Saint Augustin, évêque d’ Hippone, ne pêchent guère à l’endroit des Juifs par une aménité soutenue et un incoercible amour du prochain. Comme partout ailleurs dans l’Empire de Rome, la prédication chrétienne des premiers siècles s’est développée pour commencer dans le réseau des synagogues, oratoires et centres d’étude (yechivot) disséminés dans cette partie de l’Empire romain. Partout où s’y déclare une présence chrétienne, une présence juive y apparaît probable, sinon certaine. Il semble qu’en cette région d’Afrique le schéma Ancien Testament – Nouveau Testament , cherchant à fonder dans l’Ecriture le calamiteux doublet subrogatoire Vetus IsraëlNovus Israël, ne se soit pas projeté et induré dans l’espace territorial quotidien, celui des coexistences d’habitat et de marché. Lorsque Cirta prend le nom de Constantine, elle le fait par déférence pour l’Empereur attaché à cette forme de coexistence et non pour celui qui la bouleversera, à l’image de Justinien, afin d’écraser une foi par une autre, comme si les idées que l’on se forme de Dieu et de la Création pouvaient céder aux brutalités de la force physique exercée aveuglément par le plus grand nombre.

Il en ira autrement avec la conquête islamique qui ne se réduit pas à celle plus tardive des Turcs lesquels mettront cette même partie du monde en coupe fiscale réglée. La domination islamique impose aux membres des religions dite du Livre - celles qui sont présumées préfigurer et annoncer la prédication conclusive de Mahomet - un statut particulier : celui de « dhimmi » qu’il faut savoir aborder en évitant deux écueils jumeaux : celui de l’ethnocentrisme, et celui, symétrique, de l’ethnocentrisme à rebours. Dans le premier cas, l’on jugera intolérable ce statut incontestablement diminutif au regard des normes du monde démocratique contemporain et l’on n’y verra que le désir d’affirmer un pouvoir «  nu », théologiquement rationalisé par l’argument de la plus grande force conférée par Dieu à ses nouveaux élus, avec la volonté d’humilier la gent incarnant la préhistoire divine, le Coran s’imposant en « dernier mot » du Créateur. Dans ce cas là, il faudrait comparer le statut de « dhimmi » à la condition faite en ces mêmes époques à d’autres collectivités humaines jugées déviantes ou hérétiques en terre chrétienne. De douloureux rappels seraient inutiles en ce domaine depuis que le pape Jean Paul II en a demandé officiellement pardon à l’entrée du XXIème siècle. Dans l’autre cas, toutefois, l’on céderait au relativisme des valeurs monothéistes en acceptant qu’une mouvance humaine se réclamant d’Abraham décide arbitrairement de la signification théologique ultime des collectivités qui l’ont précédées chronologiquement et spirituellement. Une fois de plus, la validation par les comportements effectifs du commandement : «  Tu aimeras ton Prochain comme toi même » s’avère déterminante. En Algérie, au long des siècles qui ont suivi la conquête mahométane, le christianisme a pratiquement disparu sous ses formes visibles et ses modalités cultuelles officielles. De cet effacement, sinon de cette complète disparition, de nombreuses explications ont été forgées. Elles sont assujetties au matériau lacunaire qui doit les valider et dont on sait à quel point il s’est rétréci et appauvri au fur et à mesure de l’expansion de cette conquête, jusqu’à l’Espagne et jusqu’au Royaume de France.

Pour leur part les juifs y auront résisté et y auront survécu. L’attestent des traces bien plus nombreuses et consistantes : l’existence de synagogues et d’oratoires demeurés ouverts dans les quartiers de relégation urbaine ou dans des villages enclavés à flancs de montagne; l’activité de figures rabbiniques officiant de l’ouest jusqu’à l’extrême est de l’ Algérie, celles de véritables savants en matière de Thora, nés sur place ou envoyés pour y demeurer [2]. Les cimetières qui subsistent dans l’Algérie contemporaine sont de véritables « lieux de mémoire » dont la préservation est problématique dans l’Algérie re-islamisée d’aujourd’hui. Une survie dont c’est peu de dire qu’elle fut rarement de véritable sécurité des personnes et de quiétude des esprits[3]. Le statut de « dhimmi », présumé protecteur, justifiait plutôt les exactions, les expulsions, les violences et les viols des sbires et des janissaires, au gré des allégeances qui se suppléaient et qui surenchérissaient de radicalité obtuse dans l’exégèse du Coran et dans la mise en œuvre de la Chariâ selon l’humeur imprévisible ou la structure mentale alternante des maîtres du moment. En témoignent les chants liturgiques ou les paroles des chants populaires disant « l’anxiété du passé, la dureté du présent et l’angoisse de l’avenir ». Bien sûr quelques familles de commerçants, servant leurs intérêts en même temps que ceux de ces maîtres donneront l’illusion que cette précarité n’était pas la règle. Elle les épargnait   ad nutum, dans la mesure du bon plaisir de leurs donneurs d’ordre et pour autant que ces derniers y trouvaient matière à s’enrichir d’avantage avant de s’exposer au cimeterre des janissaires ou au poison de rivaux « empassionnés » par les yeux des femmes claustrées à la langue assassine. La complainte populaire de « Salah Bey » en dit long à ce sujet.

 

III. La conquête française et ses dilemmes

 

Le débarquement du corps expéditionnaire français à Sidi Ferruch et la prompte victoire remportée sur les forces turques allait engager une ère dont la nouveauté ne parut pas immédiatement. Pour les juifs d’Algérie, les conquérants étaient français certes et, en tant que tels, identifiés aux droits promus par la Révolution française, à commencer par l’octroi de la citoyenneté aux juifs de France depuis 1791. Ils étaient également catholiques, affiliés à une Eglise dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’était pas toujours à la hauteur du sermon sur la Montagne. La prise de Constantine en 1837 fut célébrée à Paris par un « Te Deum ».

Pourtant une ère différente s’annonçait qui devait conduire à des choix inéluctables et des dilemmes tranchants. Il faut y insister : si la conquête – l’on pourrait dire la reconquête - de l’Algérie fut décidée par un monarque catholique, comme celle de l’Espagne cinq siècles auparavant, le fameux décret Crémieux sur lequel l’on reviendra qui fera des juifs d’Algérie en 1870, quarante ans plus tard, autant de citoyens français fut pris par un gouvernement républicain. Auparavant le « senatus consulte » voulu par Napoléon III et qui ouvrait intuitu personae la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie n’avait obtenu qu’un écho limité en raison des incertitudes liées pour eux au changement non pas de leur situation sociale mais de leur ancestral statut juridique personnel. Que n’a-t-on pas écrit à propos du décret Crémieux dont les mouvements antisémites d’Algérie n’auront de cesse que d’obtenir son abrogation ! De combien de fantasmes et de mythes n’a t-il pas été assorti, de combien de mensonges assurant le naufrage de l’Histoire digne de ce nom n’a t-il pas été agoni ? Qu’en dire qui libère d’une pareille tourbe mentale  ?

Sitôt la conquête de l’Algérie commencée, la question s’est posée concernant la situation juridique de ses populations autochtones au regard du droit français et au regard de la religion majoritaire de l’époque, sachant que ces populations, respectivement musulmane et juive, pratiquaient des religions qui ne se ramènent pas à des formes de croyance vagues mais se rapportent à deux systèmes juridiques spécifiques et positifs : la Chariâ et la Halakha. L’octroi de la citoyenneté française impliquait avant tout une volonté politique expresse de la part des conquérants mais en contre partie l’adhésion pour les populations autochtones ou qualifiées d’«  indigènes » , selon le vocabulaire du temps, à l’éthos et au droit positif de la France consentant de la sorte à l’abandon d’au moins une grande partie de leur statut personnel. Ainsi se constituerait un contrat social et politique d’un genre nouveau et durable. Face à ces dilemmes, la population juive ne consentit pas immédiatement à l’abandon du statut personnel régi par la halakha depuis des siècles, y compris sous le pouvoir de l’Islam. Pour les autorités religieuses consultées il apparaissait qu’à tous égard notamment le droit civil de la France était moins protecteur de la personne, notamment pour les femmes[4]. C’est pourquoi, on l’a dit, le « senatus consulte » de Napoléon III qui proposait sous les conditions précitées une citoyenneté intuitu personae ne rencontra qu’un faible écho parmi les juifs d’Algérie. Au fond, leur demande était comparable à celle de leurs coreligionnaire des débuts de la Révolution française lorsqu’ils réclamaient seulement l’égalité des droits et le bénéfice de « l’état civil ». Quel que fût le régime la régissant, la France réclamait l’assimilation, autrement dit une véritable conversion sociale, ouvrant la porte, si l’on n’y prenait garde, à la conversion religieuse, comme dans maints pays d’Europe où l’entrée dans la société – considérée comme un véritable «  club » privé - était payée de ce prix là.

Un autre problème interne au judaïsme cis et transméditerranéen se posait. Les juifs de France se préoccupaient de ce que l’on pourrait appeler «  l’intra- assimilation » des juifs d’Algérie à leur propre éthos. Ceux -ci y renâclaient et même s’y opposaient fortement considérant les envoyés consistoriaux venus de France comme de véritables «  missionnaires » d’un genre il est vrai inattendu[5]. C’est pourquoi le décret dit décret Crémieux de 1870 décida la nationalisation collective des juifs d’Algérie dont le statut privé se trouvait ipso facto assujetti au droit de la « Métropole ». De ce point de vue, il est inexact d’affirmer que le dit décret instaurait une discrimination légale et sociale au profit des Juifs et au détriment des musulmans d’Algérie. Ces derniers ne consentirent jamais à l’abandon de leur statut personnel, lequel correspondait à leur éthos spécifique s’agissant plus particulièrement des structures familiales et tribales alors en cause. L’argument «  discriminatoire » a été forgé après coup, pour rationaliser des prises de position politiques liées à la guerre d’Algérie et au choix final des juifs pour la France, même si quelques uns d’entre eux, à l’instar d’autres catholiques, protestants ou militants communistes, soutinrent la cause du FLN et parfois rejoignirent ses rangs, se préparant d’ailleurs d’amères désillusions.

Sitôt adopté le décret Crémieux fut mis en question par une partie de la population « européenne » d’Algérie, elle même constituée par des flux migratoires venus de tout le pourtour méditerranéen et parfois de plus loin : espagnols, siciliens, maltais, mahonnais, etc. Si l’histoire de l’antisémitisme dont ont souffert et pâti les Juifs d’Algérie a fait l’objet de nombreuses études, il faut insister sur les causes locales de cette véritable pathologie sociale, culturelle, confessionnelle et mentale. Après y avoir fait la part important de l’irrationnel, réfractaire à toute forme d’investigation, on y reconnaîtra deux causalités principales. La première est, en effet, d’ordre confessionnel. Les immigrés venus peupler l’Algérie conquise mais non complètement soumise professaient dans leur plus grande majorité la foi catholique de ce temps, viscéralement et violemment anti – juive. Le sort des Juifs d’Algérie ne se distinguait pas de celui des Juifs de France dont l’accès à la citoyenneté décidé par la Convention en 1791 ne tarda guère déjà à être remis en cause par une mouvance catholique extrême ne pouvant admettre que le droit de la Révolution remît en cause le « décret » de la Providence qui avait relégué les juifs au stade d’archive de la foi christique. Il n’en alla pas différemment dans l’Algérie de la fin du XIXème siècle, celle où vient se faire élire Edouard Drumont, l’auteur délirant de « La France juive », qui y fut accueilli en héros et dont la propension à la tolérance ne se manifestait que dans les établissements à cette enseigne de la «  ville blanche ».

Les immigrants marqués par cet état d’esprit ne toléraient pas non seulement que des Juifs fussent leurs concitoyens mais qu’ils eussent acquis pour la plupart la nationalité française bien avant eux, une priorité jugée contre nature, qui leur paraissait blasphématoire et leur était physiquement et psychiquement insupportable. Il faut préciser que ces migrants là n’accèderont à la nationalité française qu’en 1897 soit prés de trente ans après la promulgation du décret Crémieux. A quoi s’ajoutent – mais s’ajoutent seulement- des considérations plus sociologiques, tirées de la compétition féroce pour accéder aux postes de (petits) fonctionnaires, ou de la concurrence commerciale. Avec l’Affaire Dreyfus et ses suites, l’Algérie fut secouée par des manifestations d’antisémitisme d’une violence inouïe. Ces violences contre les personnes étaient fomentées et excitées par une presse qui étalait ouvertement et impunément des titres tels que « L’Antisémite ». Elles étaient favorisées pour ne pas dire encouragées et souvent couvertes par la passivité des hauts fonctionnaires gouvernementaux, préfectoraux et de police venus de France. Lorsqu’au contraire les Autorité publiques montraient leur détermination à faire respecter le droit de la République et la Déclaration des droits de l’homme, l’antisémitisme se ravalait mais sans se désister[6]. L’obsession anti- juive et finalement contre- émancipatrice ne rendra jamais les armes.

Elle retrouvera libre cours avec la défaite de la France et l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain. Les ordonnances signées par lui en 1940 comblèrent les vœux des antisémites puisqu’elles emportaient – enfin !- l’abrogation du décret honni, ce à quoi les édiles musulmans ne mirent pas la main par souci de leur propre honneur mais aussi parce que déjà d’autres horizons se profilaient à leurs yeux que ceux de la citoyenneté française. On ne doit jamais comparer les calamités entre elles. En France comme en Algérie les Juifs subirent expulsions, révocations et spoliations, en attendant pire. Mais si les Juifs de France furent contraints de porter l’étoile jaune, ils ne furent pas déchus de leur nationalité. Pétain n’osa pas revenir sur la loi de 1791. En Algérie il en alla autrement. Les Juifs furent «légalement» privés de la nationalité française, sauf exceptions rarissimes et d’ailleurs intra- discriminatoires, si l’on peut dire, à l’encontre des déchus. La pire des discriminations se consomma avec l’expulsion des élèves juifs de l’ensemble du système scolaire, avec la révocation des instituteurs, instituteurs et professeurs également juifs, y compris dans les facultés. Ce véritable infanticide scolaire a été consommé, sauf rares et méritoires exceptions, dans une passivité complète si ce n’est avec un zèle qui peut passer pour monstrueux s’agissant de cette profession et plus particulièrement de l’image qui lui était attachée sous la IIIème république, celle de Jules Ferry et de Jaurès. Car c’est bien d’écoles ou de collèges portant les noms de Montesquieu, Voltaire, Victor Hugo ou Jules Ferry que les enfants juifs furent expulsés. Sauf erreur que l’on se fera un devoir de corriger aucun chef d’établissement ne s’est opposé à ce qui dans ses modalités et dans ses finalités s’analyse en véritable crime contre l’ humanité , sachant à quel point les Juifs d’ Algérie étaient habités et animés par ce que l’on a pu qualifier de «  passion scolaire » et par le respect quasi sacral de l’instituteur , du «  mechtro ». Mais sans doute ceci explique t –il cela. La prégnance et la persistance d’un antisémitisme aussi assassin – car il n’a pas tenu aux antisémites d’ Algérie que leurs ex- compatriotes juifs ne fussent pas déportés à leur tour, à l’instar notamment de tant et tant de Juifs tunisiens - cette prégnance et cette irrédentisme se confirmeront d’une autre manière encore .

Après le débarquement allié de novembre 1942 l’on aurait pu penser que le décret Crémieux serait rétabli sans délai et que les Juifs recouvriraient sans encombre la nationalité française dont ils avaient été privés. Il n’en fut rien. La hargne des milieux antisémites trouva l’oreille complaisante du général Giraud en acerbe compétition avec le général de Gaulle. Avant que ne fusent exercées sur lui les contre – pressions autrement plus puissantes de l’allié principal, l’allié américain, les projets de Giraud consistaient d’une part à revenir non pas au décret lui même mais à la situation prévalant avant qu’il ne fût pris, et d’autre part à faire aux juifs un sort encore moins enviable que celui déjà déplorable des musulmans[7]. Pour Giraud, les juifs devaient rester les « indigènes » qu’ils étaient devenus ou redevenus sous Pétain. Ils ne pouvaient désormais accéder de nouveau à la nationalité française qu’après naturalisation au cas par cas mais - et telle était la mesure discriminatoire au bénéfice cette fois des musulmans - en demeurant privés de leur statut personnel. Si finalement le décret honni fut rétabli en 1943, Giraud ayant cédé le pas à de Gaulle, on demeure pantois devant le caractère infatigable, méthodique et «  juridique » d’une telle haine dont la psychanalyse elle même ne saurait identifier l’objet magnétique. Mais l’histoire des Juifs d’Algérie allait connaître d’autres péripéties avant de s’achever sur cette terre – à moins qu’elle ne soit qu’interrompue, car qui oserait prédire les temps à venir  - par un exode massif en 1961 et 1962, l’Algérie actuelle étant pour ainsi dire vide de juifs, comme la plupart des pays arabes .

 

IV. La guerre d’Algérie et le choix de la France

 

Le 8 mai 1945, le jour même où la France célébrait sa libération, éclataient dans la ville de Sétif des émeutes nationalistes. Des émeutiers y massacrèrent aveuglément des civils européens. L’émeute menaçant de se répandre, les autorités françaises, sous la responsabilité politique du général de Gaulle, déclenchèrent des représailles et exercèrent un «  châtiment » d’une ampleur et d’une violence telles qu’elles remirent en mémoire celles de la conquête par les soldats de Bugeaud avec, en plus, le souvenir des humiliations essuyées lors d’une autre célébration : celle du centenaire de cette même conquête. La chronologie historique linéaire n’étant pas toujours synchrone avec la chronologie causale des événements, l’on peut considérer que la «  guerre d’Algérie » pour la nommer par son nom n’a pas commencé en 1954 mais bel en bien en 1945. Un autre événement doit être relevé, survenu avant le début de l’insurrection sanglante de la Toussaint, cette année là. En mai 1948 était né l’Etat d’Israël, aussitôt attaqué par plusieurs armées arabes. Les conséquences de cette autre guerre d’indépendance sur les relations entre juifs et musulmans d’Algérie mériteraient une étude poussée puisque se sont exprimées de part et d’autre des solidarités de premier degré, ou de première instance, avec parfois, lancés de part et d’autre aussi, des mots d’ordre de boycott. Ceux-ci cessèrent rapidement tant ils s’étaient révélés préjudiciable à la vie quotidienne de ces deux collectivités humaines dont les dissemblances et les différents n’empêchaient pas que des liens ne se tissent entre elles par le fait même de cette coexistence dans les marchés, dans les stades, dans les cinémas et de plus en plus dans les établissements scolaires. Ne pas le comprendre serait céder à une vision idéologique purement cérébrale et inaffective de cette histoire là.

La Toussaint sanglante de 1954 prit de court l’immense majorité des juifs d’Algérie, comme leurs autres compatriotes. L’idée de guerre mit plusieurs mois, peut être même deux ou trois ans avant de succéder à celle de « rébellion ». Pourtant, et quelle que fût leur compréhension en termes humains des motifs de l’une puis l’autre, les Juifs d’Algérie ne basculèrent guère du côté du FLN. Ils étaient restés citoyens français contre vents et marées et n’entendaient pas changer une nouvelle fois de statut. A leurs yeux l’Algérie était française et destinée à le rester, quitte à ce que les musulmans, pour autant qu’ils le souhaitaient, bénéficient à leur tour de l’égalité civique, ce qui présupposait admise la volonté politique du législateur métropolitain d’œuvrer en ce sens. Les attentats terroristes aussi délibérés dans leur préparation qu’aveugles dans leurs conséquences, et dont ils furent également les cibles, les confortèrent dans un choix qui n’était pas simple, loin s’en faut. Leurs débats internes en font foi. Les révolutionnaires algériens leur promettaient-ils l’instauration d’une Algérie démocratique et fraternelle ? Meurtriers et mutilants les attentats terroristes démentaient quotidiennement ces promesses. En outre, la guerre politicide menée contre l’Etat d’Israël au nom du nationalisme arabe ne présageait rien de bon. La première guerre du Sinaï menée à l’automne de 1956 mettra une fois de plus en évidence la conflictualité de ces deux nationalismes : juif et musulman. Les juifs d’Algérie vivaient aussi l’histoire en cours dans l’ombre portée par des traumatismes non liquidés. Le pogrom du 5 août 1934 sera ineffaçable qui vit une populace musulmane clochardisée, ivre de ressentiment, se déchaîner et s’attaquer sous des prétextes fallacieux au quartier juif de Constantine, causant de nombreuses victimes parfois atrocement mutilées, les «  forces de l’ordre » restant longtemps l’arme au pied.

Le choix décisif de la France par les juifs d’Algérie aura été constant et irréversible, surtout après les horreurs de la seconde guerre mondiale et après le début de la guerre en 1954. Il provoquera d’amers débats au sein du Mouvement sioniste mondiale. Si de nombreux jeunes rejoignirent en 1948 les rangs de la Hagana pour défendre l’existence d’un Etat juif, après deux millénaires d’un exil où les avanies ne s’interrompaient que pour laisser place aux persécutions ; si le soutien des juifs d’ Algérie ne fit pas défaut non plus à cet Etat, constamment menacé de destruction, notamment en 1956 lors de la Ière campagne du Sinaï, d’autant que le gouvernement français et que l’armée française , coalisés avec les Britanniques avaient entrepris de mettre à bas le régime de Gamal Abdel Nasser, en 1961 et 1962 l’immense majorité d’entre eux optèrent pour la condition de « rapatrié » français plutôt que celle de « ôlé » israélien. Pourquoi ? Dans toute polémique, les arguments de haute volée n’empêchent pas les imputations triviales. Ceux qui en Israël organisèrent le «  procès »   des juifs d’Algérie, en imputant leur choix à des considérations économiques et financières dont ils exagèrent l’importance, ceux -là ne comprirent pas que ce choix avait été dicté par des motivations d’un tout autre ordre, qu’il découlait de ce qui était devenu une manière d’être. En réalité les juifs d’Algérie, en ce moment de leur histoire, ne se sont pas plus désistés de la citoyenneté française qu’ils n’avaient abandonné leur identité juive originelle. Cependant, l’Histoire du peuple juif se poursuit. Ce que de nombreux parents n’ont pas accompli en 1961 et 1962, les générations suivantes l’ont décidé surtout après l’irruption de l’Etat d’Israël dans leur existence en mai et en juin 1967 puis lors de la guerre du Kippour en 1973.

  

V. Toute injustice est imprescriptible

 

Le déplacement forcé d’un million de personnes, dont plus de cent mille juifs, ne saurait être considéré comme une péripétie. Après les vicissitudes de leur exode, les Pieds Noirs, comme on les appelle, se sont rapidement intégrés à la France des années 60, cette France qu’ils ne connaissaient que par les livres de classe et par les courts séjours des vacances estivales[8]. La réussite de cette intégration est loin d’aller de soi si l’on prend en compte la violence et la continuité des traumatismes qui les ont affligés. Ce qui reconduit à reprendre aussi sereinement qu’il soit possible le débat sur les causes de la guerre d’Algérie et sur l’issue que l’on a rappelée.

Si cette guerre est imputée au système colonialiste introduit puis institué par la France dès les années 1830 et si ce système a refusé l’égalité aux populations musulmanes, est –il honnête d’incriminer indistinctement les Français d’Algérie accusés d’avoir exploité les fatmas à des salaires de misère et d’avoir fait « suer le burnous» ? Un tel système a pu sévir en Algérie mais les lois qui le consacraient étaient délibérées et votées pour l’essentiel dans les Assemblées parlementaires françaises, à Paris, au Palais Bourbon et au Palais du Luxembourg. Sans doute mettra t –on en cause l’influence des groupes de pressions constitués par les grands propriétaires terriens, par les patrons de compagnies de navigations, par les maîtres du vin, et tant d’autres « colons ». Mais le système parlementaire français a-t-il fonctionné autrement que sous l’influence de tels groupes ? Ne se souvient –on pas des Maîtres de forge, des bouilleurs de crus ? Ces facteurs franco- français ne sauraient faire oublier non plus qu’à cette époque de l’histoire le système colonial, pour les Etats qui le mettaient en œuvre, semblait inscrit dans la nature des choses tant il allait de soi qu’il servait un projet de « civilisation » sans alternative, identifié aux valeurs de l’occident chrétien. Ce système n’a pas été une exclusivité française. La Grande Bretagne se faisait gloire que le soleil ne se couchât pas sur l’empire britannique. Et comment les Etats Unis, qui devaient compter, non sans calculs, parmi les plus sûrs soutiens de la cause indépendantiste algérienne, s’étaient –ils eux mêmes constitués ? Quel sort avait été réservé à leur propre population indigène ? Par ailleurs à quoi s’était dévolu le congrès de Berlin de sinon à intégrer l’Allemagne dans ce dispositif ? Un dispositif dont l’Italie n’avait pu bénéficier et dont elle voudra tirer à son tour ses profits en Ethiopie des décennies plus tard. Dans cette période de l’Histoire quel Etat, quelle nation, quel peuple, étant en mesure militairement et diplomatiquement d’assouvir ses faims de conquête et sa soif de « gloire », n’a-t-il pas pris part au lotissement de la planète, comme avec les accords franco- britannique de 1915 sur le partage du Moyen Orient ou ceux de Yalta en 1945 ? Last but not least, l’Islam n’avait –il pas lui même tenté d’assurer son emprise sur l’ensemble du monde habité  lorsqu’il se trouva en mesure de le faire? Que fut l’Empire turc sinon à sa manière un système d’exploitation coloniale étendu jusqu’à l’Afrique du Nord[9]? Le rappeler n’est pas relativiser les causes juridiques et morales de la Toussaint de 1954, c’est simplement éviter de transformer une collectivité humaine en victime expiatoire des états de faits, des erreurs d’analyse, du manque de perspective, de la myopie intellectuelle et parfois de l’aveuglement tout court des gouvernements successifs de la France, des gouvernements de « sots », pour reprendre la qualificatif de Michelet dans son «  Histoire de France » s’agissant du Moyen âge, ce mot devant être prononcé en l’occurrence avec un fort accent tonique .

Le sort de l’Algérie suivait en ce sens celui de la mère-patrie, laquelle peinait à trouver ses propres assises et qui en 130 ans avait connu une succession de régimes politiques opposés et parfois ennemis, ce que l’un avait fait étant défait par le suivant. L’issue de la guerre d’Algérie, ce départ cataclysmique et multitudinaire, ne peut être imputé unilatéralement aux Pieds Noirs qu’en prorogeant cette sottise qui s’autorise à juger en masse une collectivité humaine, cédant à cette forme d’ « ethnisme » aux relents douteux dont on épargne désormais et heureusement les pygmées et les Bororos. Sans abuser d’avantage de la psychanalyse celle–ci ouvre d’ailleurs au delà de l’histoire constitutionnelle et juridique de la France deux pistes que l’on ne saurait négliger. S’agissant de la première, l’on s’avisera qu’appeler les Français d’Algérie « Pieds Noirs » revient à les assimiler à une de ces tribus de Peaux- Rouges précisément exterminés par la noble armées des Etats Unis. Quant à leur exode en 1961- 1962, ne réitère t-il pas inconsciemment, dans les conditions et circonstances d’il y a un demi – siècle, l’exode qui jeta en 1940 d’autres foules, également paniquées et muettes de désespoir, sur les routes de France ? On le sait Freud qualifiait de «  diabolique » la répétition, cette figure élective de la pulsion de mort, une pulsion dont les orgies ne s’arrêteront malheureusement pas avec le départ des Français.

Ces interrogations doivent d’autant moins être écartées que l’intégration des Français d’Algérie en France métropolitaine dément toutes les explications ethnicistes ou sociologisantes de leurs mobiles et de leurs conduites en terre algérienne, dans cette Algérie où ils sont nés[10]. Les réfugiés - car au delà de leur appellation officielle telle était leur véritable condition - les réfugiés d’Algérie, conditionnés comme ils l’ont été par sept années d’une guerre atroce et qui ne disait pas son nom, tellement vilipendés par les « Français de France » et leurs principaux « intellectuels » dont nombre d’entre eux tentaient d’oublier dans leur soutien à la cause algérienne leur passivité et parfois leurs ambigüités durant l’occupation nazie et la Collaboration [11]– ces réfugiés en masse eussent dû rester aux marges de la société française et y développer une criminalité de personnes déplacées. Il n’en a rien été. Sans doute parce que, et contrairement aux apparences, si leur structure nerveuse avait été mise à rude et longue épreuve, leur structure morale y avait résisté. Car si l’on se complaît à citer de grands officiers qui au nom de la morale et de l’honneur s’opposèrent aux actions les plus dures de l’ armée à laquelle ils appartenaient, et parmi eux le général de la Bollardière, il en est d’autres, non moins titrés et non moins habités du sens de l’ honneur et de l’éthique, véritables résistants à l’occupation nazie, qui prirent le parti de l’Algérie française, et parmi eux le commandant Hélie de Saint Marc. Cette nouvelle guerre de Sept ans fut terrible en raison des dilemmes auxquels elle confronta ses protagonistes français. Il eût été bon que de tels dilemmes eussent également été le lot des chefs du FLN vis à vis de ces populations qualifiées aussi d’ « européennes ».

En France l’apport des Français rapatriés d’Algérie partout où ceux- ci ont trouvé refuge et ont reconstruit leur existence, cet apport est incontestable et vivifiant. Mis à part quelques irrédentistes, ils se sont redistribués dans tous les partis, courants et mouvances politiques et syndicales de la France, à droite au centre, à gauche. Une fois surmontés les premiers « coups de sirocos » et endurés les premiers deuils consécutifs à un si violent déracinement, leurs noms se retrouvent dans tous les secteurs de la vie économique, sociale, syndicale, intellectuelle, universitaire, artistique et sportive. Ce qui atteste clairement qu’en Algérie les Pieds Noirs agissant comme ils agissaient cédaient moins à l’on ne sait quelle nature mauvaise qu’aux contraintes d’un milieu largement fabriqué par d’autres. Dans un autre milieu, moins anxiogène, moins menaçant, dégagés des toxines du désespoir où les avaient plongés des hommes politiques à la parole oblique, ils se sont déterminés de toute autre façon.

Quant aux juifs d’Algérie, c’est toute la vie cultuelle du judaïsme métropolitaine qu’ils allaient bouleverser dans le bon sens du terme, rendant vie à des synagogues dépeuplées, invigorant des mouvements de jeunesse et d’étudiants, avant de se confronter dés 1967 aux nouveaux dilemmes engendrés par la « politique arabe de la France » vécue comme une nouveau revirement de Gaulle après celui de 1959, une politique de reniement vis à vis de l’Etat d’Israël mais qui allait en rouvrir les chemins d’accès pour beaucoup d’entre eux .

Toutes ces interrogations conduisent à celle –ci que l’on voudrait mettre en perspective : cet incontestable apport, qui peut douter qu’ils en auraient fait bénéficier une Algérie nouvelle dont ils auraient négocié en temps voulu les principes et l’organisation et dans laquelle l’on aurait réellement souhaité et véritablement garanti leur présence ? Utopique ? Chimérique ? Ni le droit, ni la politique n’auraient pu régler dans une Algérie indépendante la question la plus décisive : celle de l’exogamie entre chrétiens, juifs et musulmans ? Probablement mais cette question au bout de cinquante ans n’a-t-elle pas été seulement déplacée et différée ? Ne se pose-t-elle pas désormais en France aussi compte tenu du bouleversement de sa démographie confessionnelle et de sa sociologie religieuse? Comment le savoir puisque rien n’a été tenté en ce sens - et pour cause. Il apparaît manifeste aujourd’hui que de Gaulle pour ce qui le concernait ne voulait pas que fissent corps avec la France 9 millions de musulmans ; de la même manière et symétriquement les dirigeants du FLN ne voulaient pas d’autre Algérie qu’une Algérie arabo- musulmane. De ce point de vue, les «  accords » d’Evian » n’auront été, hélas, que chiffon de papier écrit dans une encre aussi indélébile que l’eau de la dite ville thermale.

Cela fait un demi- siècle que cette collectivité humaine tente de faire entendre sa voix au delà des «  histoires » obligées de cette période. Il serait injuste de ne pas l’entendre sous prétexte qu’elle s’éteindra bientôt, que le vent de l’Histoire a fait tourner bien des pages. Sans doute, mais qui peut décider à l’avance du côté d’où le vent soufflera à nouveau ? Et puis, toutes les injustices ne sont-elles pas par essence imprescriptibles ? Le peuple du Sinaï aurait du mal à soutenir le contraire.

 

Raphaël Draï



[1] Cf. Le témoignage d’Evelyne Sellès – Fischer, Nour, L’Harmattan, 2009.

[2] Cf. Malkhé Yéchouroun. Panégyrique des Sages d’Algérie (en hébreu), Jérusalem, 2000.

[3] Paul B. Fenton et David G. Litman, L’exil au Maghreb .La condition juive sous l’Islam, Presses de l’Université Paris – Sorbonne, 2010.

[4] Cf. Rabbi Khalfa Guedj, Kegan Âdanim, Responsa et commentaires halakhiques, Jérusalem, 2001.

[5] Jean- Philippe Chaumont et Monique Lévy (dir), Dictionnaire biographique des rabbins et autres ministres du culte israélite, France et Algérie (1807- 1905).

[6] Cf. Pierre Darmon, Un siècle de passions algériennes. Une histoire de l’Algérie coloniale, 1830-1940, Fayard, 2009.

[7] Cf. Varian Fry, Livrer sur demande, Marseille 1940-1941, Agone, 2011

[8] Cf. notre témoignage dans Le Pays d’avant ( Michalon , 2008) , Les Pays d’après ( Michalon , 2009) , Les pays d’en haut ( Michalon, 2011) .

 

[9] Cf. Jean Matthiex, Civilisations impériales, Editions du Félin, 2000.

[10] Cf. Janine Verdès - Leroux, Les Français d’Algérie de 1830 à aujourd’hui, Fayard, 2001.

[11] Cf., Henri Aleg (dir), La guerre d’Algérie, Temps actuel, 1981.